Takorabt.net
Le nouveau site du Village Takorabt
Bonjour les amis.
Je poursuis avec vous l'aventure des récits fantastiques sur Azro N Gaga. Aujourd'hui je vais vous parler du Forgeron d'Azro N Gaga. Une question pourra nous tarauder de prime à bord; "Mais quelle relation pouvait unir cet artisan à ce rocher?"
Patience ..... nous verrons ensemble au fil de la narration qu'il s'agit d'un lien pour le moins que l'on puisse dire surprenant et surtout ..... une relation si réelle que l'histoire écrite des ath âbés lui a laissée une place de choix dans ses manuels. Ceci dit , n'attendez pas à ce que le rocher d'Azro N Gaga soit un tas de minerai de quelque nature que ce soit ayant fourni la forge dans le passé. Non, Je n'ai pas croisé un tel fait et même si Azro Ngaga recélerait quelque chose de cette nature pour l'instant je l'ignore. Une fois dans un délire le plus total, j'ai joué avec des amis aux chercheurs d'or. Dans le sommet d'Azro Amokrane où la terre a mijoté au cours de ses péripéties géologiques plus que les autres endroits d'azro, elle a fini par régurgiter des morceaux de quartz blancs et transparents. Des morceaux à la taille de deux fois une main adulte qui sont d'une pureté cristalline. La géologie dit que ces roches ont une origine magmatique et que les pépites d'or les suivent de très prêt. Fort de ce renseignement, nous nous sommes essayés aux chercheurs d'or, mais sans succès. De toutes les pierres glanées sous un soleil de plomb aucune ne brillait!!!!!
Il est donc fort déconseillé de chercher une relation minéralogique entre Azro N Gaga et le forgeron. Cependant, quoi qu'il en soit il y en a eu vraiment une! L'esquisse de ce lien, je l'ai appris aux grottes de "thikéntarth". Il est d'abord question des grottes de "Thikéntarth". Pour celui qui ne les connait pas, il s'agit bel et bien de grottes de tailles variées dont les plus grandes pourraient contenir la grandeur d'un séjour. "Thikéntart" est le nom employé pour désigner tous les champs au pied du mamelon Est d'Azro Améchtoh. Celui que l'on voit en deuxième position depuis Takorabt. Les Adjtoutah et les Oukil se partagent la propriété des lieux. La terre de cet endroit doit sa formation au soulèvement géologique brutal d'Azro N Gaga qui a expulsé la terre argileuse primaire d'origine tertiaire sur ses flancs. Ici, à thikéntarth, cette terre expulsée a produit un amoncellement de plusieurs mètres de profondeurs au pied du mamelon désigné. Avec le temps, l'eau de la pluie, qui ruisselle depuis les hauteurs, a percé des grottes dans cette terre argileuse et friable. Cette action a permis l'apparition de galeries souterraines enchevêtrées et mystérieuses. L'interaction de l'eau et la terre a tellement incroyablement oeuvré que des ponts naturels ont fait leur apparition. Ces ponts constituent depuis longtemps l' unique point d'accès aux champs de cet endroit. C'est ainsi qu'un îlot de champs d'oliviers de quelques deux hectares environ ne se pénétre que par deux ponts sculptés par la nature sur chacun de ses flancs. S'y prendre autrement, relève, soit, d'escalader une paroi abrupte depuis le ravin qu'ils surplombent dit le ravin de "la fontaine de l'Oiseau" , la fontaine qui se trouve en bas. Soit de passer par le haut en livrant une bataille d'ascension à un sentier aux reliefs très escarpés dit "avridh imallahén" , la route du sel que l'on a déjà vue.
Au final, ces ouvrages géologiques ont inspiré à nos ancêtres l'appellation des lieux " Thikéntarth" , "le pont" en Kabyle. C'est alors que "Thikéntarth" se visite par un premier pont non loin de Amdoune Goukhlifa. Après une marche droite et à l'horizontale on finit de franchir un champ d'oliviers pour se jeter sur un deuxième pont. On ne quitte pas "Thikéntéerth" pour autant . On change juste de décor. Ici les oliviers dégagés et entretenus laissent place à une nature livrée à elle même. Les pins et les arbustes sauvages de toutes sortes enlacent des oliviers laissés à l'abandon depuis des lustres. Ces oliviers sont les témoins de l'avenue régulière de l'homme, dans le passé, dans ce coin isolé . D'ailleurs cet endroit de "thikéntarth" garde toujours le nom qui évoque un ancien propriétaire "Win Goudhrisse". Puis avec toutes les volontés du monde on ne peut pas aller plus loin, car des ravins et des sillons profonds nous barrent la route. Il y a là aussi une autre curiosité de la nature, une espèce de cratère profond et d'un grand diamètre rempli d'une sorte de végétations dont la couleur et le foisonnement rappelle la forêt tropicale. La raison est simple; ce coin à l'abri de tout est aussi à l'abri du soleil; "dhamalou". Le taux d'humidité y est élevé et la profondeur de tous ses ravins labyrinthiques garde l'eau pour abreuver une végétation luxuriante qui couve les lieux et qui accentue davantage leur exotisme. Rares sont les visiteurs qui n'accouchent pas de cette réflexion , " Ce lieu est le meilleur repaire pour les brigands; personne ne les trouvera"." Wagui dhamkane imoukar, roh étfithnid dhagui".
A cet égard et comme on l'a vu, à juste titre, thinkéntarth était un lieu prisé pendant la guerre de la révolution. La mémoire des anciens le désigne comme un endroit où se cachaient des maquisards fuyant les descentes et les ratissages de l 'armée française lors de l'Opération Jumelles. Les nombreuses cachettes et casemates naturelles qu'offraient les lieux étaient largement fréquentées pour profiter des canaux labyrinthiques des entrailles de la terre servant à tromper l'ennemi. C'était aussi un lieu qui se prêtait aux essayages des armes. Adjtoutah Abdelkader raconte qu'il avait accompagné son frère ainé Makhlouf, jeune maquisard tué pendant la guerre, pour tester un revolver confié par Bali Moussa le père de Djamel Iouéchikhén. Ce jour-là, ces deux jeunes n'avaient pas eu besoin des qualités d'insonorisation et d'étouffement des bruits des grottes de Thikentarth. L'arme testée a fait " Pchitte" sans faire partir la balle faisant naître un sentiment de dégout chez nos deux révolutionnaires. Mais d'ordinaire, des armes y étaient testées pour s'assurer de leur efficacité avant usage. Il y a aussi des informations glanées sur "Thinkéntarth" de celles qui sont plus joyeuses qui parlent d'un lieu où spécialement les arbres fruitiers comme les pruniers, les abricotiers et les poiriers poussaient à foison grâce à l'humidité des lieux et la bonne qualité du sol. Aussi, les parois de ses ravins et sillons profonds avaient attirés des colonies de pigeons sauvages qui nichaient en nombre en construisant des nids dans des interstices que seuls les battements de leurs ailes pouvaient atteindre. Les vieux s'en rappellent encore de ces ballés de pigeons sauvages qui faisaient des va-et-vients entre "Thinkéntarh" et " Irza" le nom donné à la pente abrupte qui dévale thizintaka vers le ravin de "élînsar Goufrokh" la Fontaine de l'Oiseau. Dada Chrif Wéchtotah qui s'en rappelait de ces magnifiques envolées de pigeons avait accusé, de son vivant, les coups de fusils sans foi ni loi derrière la disparition de ces beaux oiseaux sauvages.
De tous les animaux qui étaient vus à thikéntarth on y trouve aussi des récits sur des espèces pas du tout recommandables; les serpents. Un jour, j'ai partagé un moment avec des gens du village et chacun allait de son récit. Moi j'ai attesté de la présence de la vipère à cornes pour l'avoir vue de mes propres yeux. Celle que l'on nomme "Thichélt".Un autre avait affirmé qu'il avait vu des serpents fréquentant les grottes de "thikéntarth" de tailles et d'apparence hallucinante. De la taille il avait dit, de par les traces laissées par leurs traversées des sentiers, qu'elles ressemblaient à celles des pneus! De leur apparence, qu'elle était effrayante, car en plus d'avoir des gueules géantes, ils possédaient en outre des crêtes de cheveux sur les têtes! Pour ma part , même si j'en avais croisé de beaux spécimens, des serpents à l'épaisseur de pneus de voitures avec des poils sur la tête, je n 'en ai jamais vu. Après tout ne remettons pas en cause les dires de cet informateur ni ....l'étendue de son imagination....car le témoignage de deux personnes du village avait étteillé cette affirmation en rapportant un épisode des plus invraisemblable. Lors de l'une de leurs virées à Thizintaka , ils étaient surpris par une créature géantes guidant devant elle deux sangliers de bonnes tailles. L'emprise qu'elle avait sur ces deux malheureuses bêtes laissait dire qu'elles allaient lui constituer un copieux repas et le lieu faisant office de salle de reception était les grottes de Thikéntarth. La créature, selon nos deux témoins, s'est dirigée, avec son butin, droit vers Thikéntarth en charriant derrière elle une trainée de poussière entremêlée d'arbres secoués et de branches arrachées!!!!
L'un des témoins avait distingué un serpent géant et l'autre une créature à quatre pattes dotée d'un long cou!!!!! Quoi qu'il en soit Dada mastpha wéchtotah, l'un des témoins, défendait, de son vivant, bec et ongles son récit sur cette créature qu'il qualifiait de "Yiwéth élhya izélzéne thaydhwine, iqalâne imoudhagh!!!!".
Puis arrive l'intervention de Dada vélkacém Wéchtotah.Il a appris à l'audience présente ,ce jour- là, que d'après la tradition orale "thikéntarth" avait abrité dans ses entrailles des forgerons qui se sont spécialisés dans la fausse monnaie. Il a détaillé que dans les temps du royaume des Ath âbbés, des forges avaient été installées dans l'endroit le plus isolé de "Thikéntarth" après " WIN Goudhrisse" où des forgerons oeuvraient jour et nuit pour la fabrication de fausses monnaies en faisant fondre du bronze et du cuivre.
J'étais, comme toute personne intéressée par ces choses de l'histoire, très étonné par cette information. Je ne l' ai jamais remise en doute, mais au stade des connaissances que nous possédions sur les ath âbbés, à cette époque là, en toute évidence, nous ne pouvions pas y voir plus clair. Cependant, un travail entamé sur les Ath Abbés m'a conduit droit vers l'information donnée par Dada Bélkacém et à ma grande surprise la tradition orale ne s'est pas trompée. J'ai multiplié la documentation sur "le Royaume des Ath âbbés" au moyen de la BNF, Bibléothéque Nationale de France qui regorge de livres et de documents traitant de notre histoire. Et à ma grande surprise nombreux faits historiques ont été consignés par les explorateurs, les chercheurs, les militaires,....pour permettre au final une bonne traçabilité de notre histoire. Malgré que des passages restent flous et non renseignés, des pans entiers de la grande marche des ath âbés sont consignés depuis la fondation du Royaume en 1510 et même avant. C'est ainsi qu'il était question dans un passage d'un livre de la fausse monnaie chez les Ath âbés. Il est écrit que les ath âbés dans des lieux reculés et isolés de leur royaume se sont livrés à la fabrication de la fausse monnaie grâce au génie de leurs forgerons qui, forts de leurs connaissances techniques; se sont mis à imiter la monnaie turque -les Douros- pour en faire des pièces que même un oeil expert ne peut déceler. Cette exploit technique avait permis aux commerçant des ath âbés de faire fortune en un seul jour sur le dos des marchands turques d'Alger et de Constantine qui, pendant fort longtemps n 'y voyaient que du feu.
Cependant, pour ces temps-là où pour ceux d'aujourd'hui, le marché n'obéit qu'à ses lois. La loi de l'offre et de la demande avait été bousculée pour créer des pénuries de marchandises face à une monnaie qui inondait de plus en plus les marchés. Cette forte inflation avait même atteint les ath âbés qui se sont retrouvés dans l'obligation d'agir pour le bien de leur propre économie. Ainsi le forgeron adulé était menacé par le couperet s'il s'adonnait une nouvelle fois à la fausse monnaie. Il est dit que malgré l'instauration de la peine de mort , des forges clandestines ont continué à battre de la fausse monnaie mais "à petites doses" dans des lieux entourés de grands secrets. Parfois même ils travaillaient sous service commandé de ceux même qui avaient prononcé la peine de mort à leur encontre!!!Plus tard les ath âbés , devenus spécialistes en la matière -Battre de la fausse monnaie- se sont attaqués aux marchés lointains pour ne pas déranger leur propre économie. Par exemple, ils avaient copié les pièces de monnaie en circulation à Telemcéne, dans les régions marocaines et même en Espagne. C'est ce que l'histoire écrite a retenu dans ses lignes. Sacrés Ath âbbés!!!!! Voilà donc comment la documentation a permis une jonction historique entre les écrits et la tradition orale qui s'est transmise de génération en génération sur le fait d'usage de la fausse monnaie chez nous. Il est donc fort possible que "Thinkéntarth" désignée par la tradition orale soit un haut lieu de l'exercice de l'une des prouesses les plus, à la fois, magistrale et déloyale du forgeron nath âbés. Il n'est pas étonnant qu'Azro N Gaga soit le temple de ce génie des ath âbés qui était ....le forgeron.
A travers cette vérité soutenue par l'histoire nous allons ensemble à la découverte de celui qui a façonné le Royaume des Ath âbés et vous allez découvrir comme je l'ai découvert qu'il en est un véritable génie que, hélas, notre histoire a oublié.
Avant de se pencher sur notre forgeron, nous faisons ensemble un bref détour par les ath âbés, car il s'agit de son territoire sur lequel il a évolué des siècles durant et comme précisé en haut ma rencontre avec le forgeron des ath âbés je ne la dois qu' à l'étude des ath âbés à travers l'histoire.
D'abord, parlant un peu de l 'artisanat chez les ath âbbés; Il s'agissait de la chose sur laquelle les explorateurs occidentaux, les historiens et chef militaires français au début de l'invasion coloniale s'étaient longuement attardés. Ils étaient stupéfaits de tomber sur un peuple aussi industrieux. Ils ont dit à notre sujet que nous étions le peuple le plus industrieux de l'Afrique du Nord et de ce fait de toute l'Afrique. Ils étaient très étonnés surtout de la concentration de tant d'industries artisanales si variées et si prestigieuses sur un si petit territoire eu égard de l'immensité de l'Afrique du nord. Ils avaient relevé que nous maîtrisions à peu près tout ce que l'homme de l'époque puisse faire. Un explorateur avait dit " les Ait âbbés maîtrisent tout ce que l'homme europeen sait faire. Il ne leur manque que la construction navale. Sans doute, si leur territoire avait un rivage on aurait vu les proues de leurs bateaux aux bords de nos côtes." Ils avaient relevé que nos ancêtres maîtrisaient la métallurgie et la forge, l'orfèvrerie, le tissage, la vannerie, la sparterie, la poterie, l'armurerie, la serrurerie, la coutellerie, la ferronnerie, la maroquinerie, la sellerie, la matelasserie, la cordonnerie, la corderie , la menuiserie et la taille du bois, la tuilerie, la construction et la taille de la pierre.....et dotés d'une grande connaissance agraire.
Nous avons toujours entendu de nos jours qu'une grande activité artisanale régnait chez les Ath âbbés. Quelques -unes de ces activités ancestrales résistent toujours témoignant de l'enracinement de l'artisanat chez nous. Quelques familles se forcent de les sauvegarder tant bien que mal. Les "aydasséne" pratiquent toujours l'orfèvrerie. Les "athhlassa" travaille le cuir. Les "ath yighil ali" fabriquent des chaussures et réparent les fusils. Les ath élkalaâ fabriquent toujours des burnus et "thiqéchouvay". De la forge, il ne nous reste qu'un seul forgeron survivant à Guindouz. La plupart des villages ont perdu à jamais l'activité qui leur a été allouée et qui avait nourri des générations entières. "Ath âvla", un village de adhrar Oughanim, à proximité de thavouânant, a complètement disparu, rayé de la carte, après que son industrie, la menuiserie, l'ait quittée. Nous devions à ses habitants les fameuses portes des ath âvla. Donc, l'émergence de l'artisanat chez les ath âbbés était une réalité qui a fait parler d'eux des siècles durant pour imprimer leur nom dans l'histoire comme étant un véritable peuple industrieux. Cette qualité était rare et avait son poids dans l'histoire de l'humanité. Elle était la marque d'une société intelligente, organisée et puissante. De nos jours encore, la puissance d'un peuple se mesure avant tout à sa capacité à transformer la matière morte en un produit vivant. Un peuple puissant est celui qui a le pouvoir sur la matière et le peuple faible est celui qui n'en a pas.
Evidemment, il est question de la façon de vivre de l'époque et des moyens que l'homme avait pu mettre à sa disposition pour améliorer ses conditions de vie. S'il appartient à l'histoire d'en juger, elle dira clairement que les ath abbés avaient relevé merveilleusement le défi de leur époque. Ils ont su tiré profit de leur environnement proche pour l'exploiter à leur avantage. Ils ont su développer des techniques d'exploitation de la matière brute pour en faire des biens et des outils. Ils avaient l'oeil suffisamment aiguisé pour ne rien laisser passer de ce qui les entourait . Le degré d'ingéniosité atteint fait dire aujourd'hui qu'ils étaient en permanente observation des choses qui peuplaient leur territoire pour en tirer au-delà du meilleur; le tout possible. Et ils sont arrivés à s'inventer la notion de "l'autarcie" qui dépasse même l'ingéniosité de l'invention. Au départ il était question d'inventer , sur place et avec les matières du "sur place". Le défi était alors double et était relevé par nos ancêtres doublement ingénieusement.
Par la suite, l'inventivité était poussée jusqu'à ne pas avoir les moyens de réaliser avec les seules matières en leur disposition. Les ath âbés étaient obligés alors d' importer le plomb des Aurés. Le cuivre de la grande Kabylie. Le bois du noyé essentiel pour la fabrication des armes des montagnes des babors à Kandirou. La salpêtre, -pierre de sel-"Thakawchachth", qui servaient à fabriquer la poudre des armes de "Tougourt" aux portes du désert, ..... et comme ils consommaient du fer en masse, ils l'importaient la roche de fer au moyen de caravanes interminables des ath vousséllam; vers les ath îdhél. Pour l'alimentation, seules les dates sont importées du désert. Sans doute, si le palmier pouvait faire mûrir ses dates chez nous, nos ancêtres auraient planté autant que les oliviers. Et bien-sûr; ils étaient les plus grands exportateurs de l'Afrique du Nord. Les ath âbbés s'assurer des revenus confortables des produits manufacturés à forte valeur ajoutée qu'ils vendaient en masse. A titre d'exemple, on venait des territoires lointains tels le Maroc et les régions du Sahel pour se procurer les fameux fusils et burnous des ath âbés. Ils étaient les principaux fournisseurs du marché d'Alger, Constantine et Tunis. Leurs commerçants étaient tellement puissants et influents qu'ils possédaient des chambres de commerce à leur disposition dans les trois villes citées.
Concernant l'origine du savoir faire des ath âbés et de leur artisanat, on la trouve dans l'origine des ath âbés eux même. En effet, Une série de plusieurs évènements historiques se sont superposés sur leur territoire pour permettre la concentration de cette intelligence qui a engendré ce savoir faire inégalé. Partir à la recherche de cette superposition d'évènements est une aventure magique dont la narration s'étire sur plusieurs pages. Je réserve cela à un travail assez fourni que j'ai entamé sur notre histoire et que je partagerai avec vous une fois achevé. Cependant et en résumé trois sources d'enseignement se distinguent comme étant celles ayant favorisé l'émergence du savoir faire chez nous. La première source trouve son origine dans la grande histoire berbère. Les ath âbés ne sont pas nés d'eux-mêmes, mais de leurs aieux qui les ont imprégnés de leurs connaissances, traditions, croyances , mode de vie ...accumulés durant des siècles et des siècles de temps. La deuxième source est la plus étonnantes de toutes et à laquelle on s'attend le moins. Si la citation de cette source n'était qu'orale, nous aurions du mal à l'admettre et l'assimiler. Mais cette source était consignée dans les manuels d'histoire et nombreux chercheurs du 19 ème siècles se sont penchés sur son étude pour l'attester comme une vérité officiellement établie. En fait, c'est notre village Takorabt qui en détient en premier le secret à travers Sidhi Adhrahmane.
D'abord, l'histoire espagnole, expliquée par l'Historien Morel, dit qu'à la chute de évgayéth en 1510, le Roi Adhrahmane avait emporté avec lui, dans sa fuite, un grand nombre de livres. Ce qui a intrigué, à cette époque, les chefs militaires espagnols qui avaient trouvé étrange de s'adonner à une telle entreprise au risque d'alourdir la fuite. Aux yeux de ces conquistadores, à l'origine de la chute de évgayéth, s'encombrer avec tant de marchandises inutiles était un acte insensé et même suicidaire du Roi Abderahmane. Toujours est-t-il que ces mêmes conquistadores ont retenu, aussi, que même avec des mulets chargés d'ouvrages, ils n'ont pas réussi à lui mettre la main dessus! Puis arrive, quatre siècles plus tard, la chute des Ath âbés. La question que se sont posés les historiens français était comment des livres écrits et imprimés à l'époque de évgayéth sont trouvés à la chute de élkalâ ? Il était de même pour ceux qui ont été conduits en catastrophe à ath îdhél pour les sauver après le même fait historique. Après étude, Ils leur a été évident que ces livres avaient quitté évgayéth à sa chute . Qui les a emportés, comment ils ont échoué chez les ath âbés? L' historien Morel, leur contemporain, leur a donné la réponse en traduisant les archives militaires espagnols; ceux qui ont fuit évgayéth et à leur tête Sidhi âdhrahmane.
Et puis le contenu de ces ouvrages et livres. Il y avait un peu de tout. De ceux qui traitaient de l'histoire et des évènements historiques marquants qui ont permis de retracer des pans entiers de l'histoire de évgayéth et de la kabylie ..... De ceux aussi qui traitaient de la science, du savoir, de la théologie....et de l'artisanat. Sans doute que notre ancêtre ait vu dans ces livres un trésor qui ne devait pas tomber dans les mains des espagnoles. Un trésor qui allait l'aider à se reconstruire. L'histoire retiendra à la suite de sa fuite deux tentatives de retour à évgayéth à la tête de deux armées et qui ont ...avorté.
Ce double avortement l'a décidé de s'enraciner définitivement à Takorabt autour de laquelle se construira un véritable royaume.
La troisième source de savoir chez les ath âbés est celle que l'on peut définir par la plus locale de toute. Passant des améliorations apportées pour certaines activités artisanales jusqu'à l'invention des autres au grès des besoins et des moyens à disposition. De tout cela, il en résulte que la somme des activités artisanales pratiquées à l'époque était vaste et touchait beaucoup de domaine. Elles étaient toutes essentielles les une que les autres et les unes avec les autres. A travers cela nous pouvons donc comprendre l'apparition de l'artisanat chez nous et le besoin l'a profondément enraciné pour que nos ancêtres soient qualifiés par l'histoire de peuple industrieux. Mais une question demeure, celle qui a étonné tant d'explorateurs et militaires français, pourquoi autant de concentration? Nos villages étaient vus comme des fourmilières où s'activaient des centaines et des centaines de petites mains en permanence.
La réponse est peut être est de ceux qui étaient nos ancêtres et l'esprit de suite et de continuité qui les a perpétuellement animé dans le but de s'offrir des meilleures conditions de vie. Après tout c'était avec leur industrie qu'ils avaient gagné le respect des turcs et de leurs semblables kabyles. Bien-sûr une qualité que les cassures successives de notre histoire mouvementée nous ont privé d'hériter.
Remarquablement, les ath âbés étaient de ces peuples qui avaient leur mot à dire. Comme ils répondaient à leurs besoins par leurs propres moyens, ils n'avaient pas à subir les privations de leurs ennemis et ils se sont imposés à eux quatre siècles durant. Le kabyle était qualifié d'entreprenant mais "Aâbés" l'était davantage de par son pouvoir industrieux. Et celui qui était derrière ce pouvoir était " Le berceur des flammes" "Amzouzén nétmess " ; le forgeron.
Le forgeron des ath âbés:
Parlez des activités artisanales pratiquées chez les ath âbés relève de parler d'abord du forgeron. Il s'agit là de l'activité la plus noble de l'époque, mais ses titres de noblesses les a acquis chez les berbères dans la douleur. Et pour cause dans le monde berbère, le métier qui consiste à battre le métal était un métier pratiqué d'abord par des personnes en bas de l'échelle sociale. La première raison était liée à la pénibilité de ce métier. Dur à pratiquer et très harassant peu d'hommes se sont recourbés sur le métal en fusion. Il revenait aux pauvres, expatriés, fuyards sans terre, et même les esclaves de se grier la peau dans les fournaises des forges. La deuxième raison est plus en relation avec les croyances et les méandres de la spiritualité des berbères. Ce forgeron "berceur de flammes" et "dompteur de feu" qui dispute le pouvoir divin de la création au Bon Dieu était à la fois maudit et craint! Le berceur du feu - Amzouzzéne nétméss- cette dénomination des ancêtres résume tout l'étendue de la magie qu'ils donnaient au forgeron. Le dompteur du feu. Le magicien. Le faiseur de merveilles. Sans doute que cette appellation nous vient des temps reculés et lointains; Du temps ou le métal -le bronze, le cuivre et puis le fer- avait remplacé la pierre. Ce magicien qui s'est arrogé une part de la puissance divine pour faire naître de la poussière; à l'aide du feu, un outil vivant était unique dans son entreprise et ne pouvait qu'inspirer l'admiration, mais aussi, comme nous l'avons dit; la crainte. D'ailleurs , c'était tout a fait le cas. Il était craint par nos ancêtres et cette peur s'est prolongée pour échouer jusque dans les terres des ath âbés. A l'époque de nos grands parents, on ne faisait pas du tout une confiance aveugle à ce berceur de flammes dont le terrain de prédilection se trouvait à la lisière du mal et du bien autrement dit du paradis et de l'enfer.
Cependant, petit à petit au fil des inventions subtiles et du développement des outils et ...par la force des choses; il s'est installé parmi les autres métiers et est devenu à l'aide du concours du temps, un allier incontournable au point de ravir la place aux plus nobles des activités. Aussi au point que la mythologie berbère lui réserve une place de choix dans sa symbolique aux côtés du bélier, du taureau, de l'oiseau, du serpent, du scorpion, de l'abeille, de la lune , du soleil.....Il est représenté dans l'outil auquel il se réfère le plus; le marteau. Le signe du marteau que l'on reconnait comme deux demis sphères qui se font face et qui sont séparées par des lignes verticales, l'ensemble renvoie au marteau que nos ancêtres, à travers les mains habiles des femmes, lui tissent les meilleures places dans ihémbel, thazarvith.....Le symbole du marteau recèle une importante philosophie chez l'homme berbère. Le marteau du forgeron fait des miracles semblables aux miracles de la femme qui donne la vie. Le marteau du forgeron fait naître comme le fait le ventre de la femme. Il donne la vie à des objets qui, auparavant, étaient noyés dans la nature comme des êtres invisibles. Du néant naissent des objets comme par magie. Sous ses coups, ils prennent forme petit à petit pour devenir des objets du quotidient incontournables. Semblable à l'enfant qui nait et qui participe de part son travail à l'enrichissement de la famille, le marteau du forgeron fait de même quand il façonne "thagarssa" qui ouvre la terre pour accueillir les graines de blé tant nourricières. Ce même marteau élague thazémmourth au moyen de thagélzimt qui lui fait drainer de l'huile. Ce même marteau est une plume qui dessine avarnousse au moyen de thayazilt qui au-delà de l'habillement elle donne "élhiva" à l'homme berbère.
C'est ainsi que le forgeron , à travers ses coups de marteau, est entré pleinement dans la légende berbère. Les berbères qualifiaient toujours un village puissant de "thadarth andha yékkath wéfdhiss"; " un village où tape le marteau". C'est le marteau du forgeron qui se la joue. Tel que montré ci-dessus, chez nous comme ailleurs , la puissance d'un peuple se mesurait surtout à sa capacité de dompter le métal. Le peuple qui accédait à la gloire était celui se trouvant en mesure de transformer la matière brute et morte en un outil ou ustensile vivant. Je crois que la règle n'a pas changé aujourd'hui. Un pays industriel est synonyme de richesse et il est ainsi grâce à son pouvoir sur le métal. Il sait l'extraire, le faire fondre , le travailler pour aboutir à des innombrables produits manufacturés. De nos jours, le métal se travaille à une échelle industrielle depuis la révolution qui porte le même nom. Mais à l'époque le contact de l'homme avec le métal- essentiellement le fer, le cuivre, le bronze et le plomb- était assuré par le forgeron. Cet intermédiaire entre la civilisation et la nature avait tout naturellement gagné ses titres de noblesse dans les sociétés humaines. La simple présence de cette activité au sein d'une société en disait long sur sa puissance. Le forgeron des ath âbés était de cela , de ceux qui ont offert les moyens aux ath âbés de s'imposer sur beaucoup de terrains ; la guerre, l'agriculture, la sellerie, la ferronnerie, le tissage, ...Il avait pratiquement un mot à dire dans tous les métiers. Aucun d'eux ne peut s'en passer de ses services. Chaque métier avait son bout de ferraille qui le servait généreusement.
Le forgeron nourrit les hommes à travers les outils du travail de la terre; "thagwarssa", "agalzim" , "aqavach, " thaqavchth", " amahraz",....Il les défend et les protège à travers "thagalzimt", "achaqor", " ajénui", " avéchkidh", "thaméziant" " thassaroust" " thaggourth", ....Il les habille à travers "thayazilt", "aqerdhache", " thjébbadhine" ...Il leur assure le transport à travers l'entretien des sabots des montures et leurs harnachements.... En substance, tous les métiers lui font révérence.
Le forgeron des ath âbés incarnait à lui seul leur puissance et leur suprématie sur les peuples voisins et les envahisseurs de tous bords. Le maréchal Burgeaud dans l' invasion des ath âbés en mois de mai 1847, avait donné comme instructions à ses soldats de ne laisser aucune forge en état de fonctionnement. Avant sa retraite à Béni mansor toutes les forges des ath âbés étaient saccagées une à une. Le traité signé le lendemain de la retraite avec les chefs nath âbés stipulait qu'aucune forge ne sera remise en état de marche sans l'aval préalable de l'armée française. Il craignait surtout de par cette close le réarmement des ath âbés à travers la maîtrise de la fabrication des armes dont leur forgeron assurait brillamment la production du début jusqu'à la fin. Il maîtrisait parfaitement la technique du tubage et était minutieux pour fabriquer les platines de fusils d'une grande réputation dans toute l'Afrique du Nord. La platine étant le dispositif le plus technique dans le fusil et est celui qui loge la poudre et assure sa mise à feu.
Le forgeron des ath âbbés a poussé la prouesse jusqu'à la maitrise de la difficile technique du tubage pour en faire en plus des fusils des grands canons connus sous le nom de "élmadhfaâ ouchékridh". " Le canon de chêne" . L'histoire précise que ses canons étaient en bronze et se chargeaient avec cinq à six kilos de poudre à canon avant de lancer des terribles boulets de cuivre et de bronze rouges. La qualification de " Achékridh" revient au socle sur lequel on le faisait assoir qui était fabriqué avec le plus résistant des essences de bois et qui est le chêne pour mieux absorber et contenir les chocs dûs aux tirs. Il se dit que leur fabrication revenait aux ath arzine et en particulier une forge installée à Thighilt oumégal à proximité de Vouchéqfa. A l'époque - comme de nos jours- un coup de canon valait cent coups de fusils et ce n'était pas pour rien que les ath arzine s'étaient taillés une place de choix chez les ath âbés. A ce titre , il se disait que pour les maintenir dans le giron des ath âbés , on faisait de leurs désirs des ordres. En somme on leur déroulait le tapis rouge à ses ath arzine qui faisaient basculer les batailles en faveur des ath âbés par l'arrivée de leur coups de canons et qui maintenaient une emprise sur les portes de fer face à l'appétit turque. Les turcs se voyaient leur salive asséchée à la vue de El médhfaâ ouchakridh qui les tenait en joue à leur arrivée aux passages des portes de fer.
Et à qui revient le mérite dans tout cela? Bien-sûr à notre brave forgeron.
De nos jours , le forgeron, a perdu ses titres de noblesse et a disparu des paysages comme tant d'autres métiers. Des dizaines et des dizaines que comptaient les ath âbés il n' en reste qu'un seul à Guindouz. Un seul survivant, dont la combativité grignote année après année la santé de l'homme qui tente de vivre de cette "sale besogne". Un métier jugé très dur et dont l'activité essentielle ne se résume qu' à la ferronnerie. Après tout qui voudra, de nos jours, suspendre sa vie aux sabots des bourriques?! Même le décor de ce lieu de forge n'inspire pas confiance. Un vieux local supportant sur ses murs les chagrins de l'histoire qui a malmené cet endroit que l'on nomme "échriâ". Un mélange de l'architecture coloniale et de la pierre kabyle qui a fait la gloire des commerçants d'avant mais ... qu'aujourd'hui ne paie pas de mine devant les immeubles imposants qui le cernent. Notre forgeron se retrouve de plus en plus serré sous les ombres de "la modernité". Le peu de tâches blanches que le charbon a laissé vivre sur son visage se voit s'estomper davantage à cause du mépris de notre temps. Notre forgeron cessera un jour d'exercer et le foyer de sa forge s'éteindra. Cela signifie, par la même occasion, l'extinction de la flamme des forgerons des Ath àbés allumée depuis plus de quatre siècles. Notre forgeron, ayant supporté sur ses épaules la responsabilité de maintenir en vie cette flamme, ne sera pas le seul à nous quitter, mais tout un patrimoine historique et artisanal le suivra.
Les gens s'en souviendront -ils?. J'ai un doute. Des douleurs ressenties dans leurs sabots, les ânes diront que quelque chose leur manque;...... un forgeron! Nous quittons Guindouz et son dernier forgeron avec cette pointe d'humour pour mettre encore l'accent sur cette activité stratégique, la forge, qui a fait des ath âbés ce qu'ils étaient.
Azévra , amzouzzéne , ouzzal, aravouz....beaucoup de termes kabyles collent à la forge. En effet, les berbère se sont familiarisés avec le fer depuis les temps reculés. Malgré les croyances , chez les ath âbés, comme dans tant de peuple, il avait une place prépondérante le mettant au sommet de la hiérarchie des métiers. Jadis il y en avait beaucoup. L'art de battre le métal se pratiquait partout; partout où il était possible de poser une forge et un enclume. "Amzouzzéne dhézévra". Et pour cause , c'est grâce à "amzouzzéne", connu sous le nom de "ahddadh", que les ath âbés avait gagné leur autonomie et se sont assurés un système de vie autarcique. Nul besoin d'aller quémander ailleurs, ils faisaient leurs objets et leurs outils chez eux. Ceci dit, le forgeron a bien connu ses temps de gloire chez nous et son ingéniosité, comme on l'a vue, avait stupéfait tant d'explorateurs, d'hommes militaires et d'historiens. Comme cette historien qui nous a offert un aperçu sociologique sur le forgeron de chez nous au coeur même de la société des ath âbés de l'époque. Au fil de mes recherches, je suis tombé sur un écrit qui relate de la place qui s'est procuré le forgeron des ath âbés au sein même des "siens". Un écrit incroyable et inattendu qui parle des rapports de nos aieux avec leur propre forgeron. Un personnage unique qui est à la fois aimé et détesté.
Notre société de l'époque ne pouvait pas se passer de ses services car , comme vu ci-dessus, son activité infiltrait tous les métiers. Tout le monde a besoin de son fer et son utilité se montre plusieurs fois par jour , dehors comme à l'intérieur des demeures.. Et notre forgeron n'a pas ignoré son nouveau rang et s'est quelque peut "amusé" de la chose. Il s'est d'abord assuré des revenus confortables et avait gagné un certain statut social non négligeable eu égard de sa triste histoire. Allant même, parfois comme vu précédemment, jusqu'à déstabiliser l'économie des ath âbbés lorsqu'il s'est mis à fabriquer de la fausse monnaie! Il était l'homme à tout faire et avait les clés de tous les secrets au sens figuré mais aussi au sens propre car c'était lui qui fabriquait "thissoura", les serrures des demeures ....et aussi des malles des ath âvla "iséndiyaq nath âvla" qui dissimulaient les trésors des familles. Alors, lorsqu'un trésor disparaissait d'un "aséndouq nath âvla" sans aucune effraction, c'était tout naturellement que les propriétaires accusaient le forgeron qui s'est fait le double des clés! Il était de même pour une maison cambriolée. Cette crainte poussait les gens à dire du forgeron que " l'on aime son travail ,mais pas ses intentions!!". Mais la force des choses faisait que les gens revenaient vers lui en se forçant de lui témoigner leur confiance mais, en vérité il n'en était rien. Les croyances populaires ne faisaient qu'accentuer cette méfiance. Il est le maître du feu; le maître de l'enfer. Jouant du feu comme l'on joue avec l'eau, aucun mauvais sort ne peut lui être jeté. Il se dit même qu'il est craint par le feu car il ne se brûle jamais. Il se dit aussi qu'il peut faire autant de mauvaises choses mais, il ne sera pas puni car "djahnama" l 'enfer ne pourra pas le faire se consumer!
Cette crainte, la malice du forgeron l'a accentuée davantage à travers la mystification de sa puissance de feu. Tout était bon pour berner les gens et capter leur respect. Ce forgeron s'est amusé à faire croire qu'il allumait le foyer de sa forge rien qu'avec son regard. Celui-là , jure l'éteindre avec le même geste. Un autre assurait pouvoir l'entretenir toute la journée rien qu'en récitant des paroles magiques que l'on appelait "Tahjijath". D'autres faisaient circuler qu'ils avaient le pouvoir d'aiguiser les haches et les couteaux rien qu'en les essuyant avec leurs doigts et d'autre encore en les léchant avec leurs langues. Une tradition orale a gardé que l'un d'eux refroidissait le fer rouge en le serrant entre ses mains et la vapeur d'eau jaillissait entre ses doigts comme si le bout de fer était plongé dans l'eau et ....bien-sûr sans se brûler! La tradition berbère, vient aussi le conforter dans ce rôle de puissant et dit que les ravins et les ravines que portent nos montagnes comme des cicatrices étaient l'oeuvre d'un forgeron géant et colérique qui les a faites en grattant le sol au moyen d'un grand fer à cheval!!!
Il y a aussi un autre rôle qui lui a été attribué et qui était celui de guérisseur. Ce fait, je l'avais vécu moi-même quand j'étais envoyé chez le forgeron de Guindouz pour me procurer devinez quoi... les résidus des sabots des montures. Ces bouts ressemblant à des écorces d'arbres qui résultent de la taille des sabots lors du la ferronnerie étaient employées dans la médecine traditionnelle. Hélas, mon grand-père n'étant plus de ce monde pour me dire ce qu'il avait soigné.
Il y avait aussi des occasions où le forgeron pouvait faire la démonstration de son emprise sur le feu et le fer devant un grand public. Pour "arrondir les fins de mois" et par la même occasion entretenir la crainte qu'il suscitait chez les gens, il s'adonnait en spectacle sous son rôle de Boudjlima en passant des couteaux sur son corps et en marchant sur des braises incandescentes. Il n'était pas rare que les troupes de troubadours qui sillonnaient nos villages dans le passé soit des forgerons ou faisaient appel à des forgerons pour émerveiller les spectateurs de leurs exploits de berceurs de flammes. Pour finir il se dit aussi qu'il n'est pas généreux et est l'homme aux intentions imprévisibles. Pour confirmer les faits une histoire, circulait à son sujet et qui disait: " Un pauvre du village a voulu élaguer ses oliviers et s'est approché du forgeron pour lui aiguiser sa hache "thagalzimt". Le pauvre lui a expliqué qu'il n'a pas d'argent pour payer le service. Le forgeron lui a répondu:" ce n'est pas grave , hotes lui son manche et je te l'aiguiserai gratuitement". Le pauvre s'est exécuté et s'est remontré l'après-midi pour la récupérer. A sa grande surprise le forgeron a tenu parole; sa hache posée devant lui était bel et bien affutée. Le forgeron lui a fait signe de la reprendre et de s'en aller comme il lui avait bien promis. Le pauvre a saisi sa hache non pour partir, mais pour hurler de douleur avant de la faire tomber. " yarghad!!!" En effet, la chaleur du fer trahit l'oeil nu. Même dans sa couleur naturelle, le fer peut garder une forte chaleur brulante. Alors le pauvre malheureux s'est brûlé gravement la main. Comme un malheur n'arrive pas seul, sa hache, dans sa chute, s'est brisée au contact du sol. Le malheureux s'est retourné vers le forgeron et lui a dit "thikchi inék ourthéssarvah la afoussiw, la thagalzimtiw, la thizémriniw", " ta générosité n'a servi ni ma main ni ma hache ni mes oliviers".
Cette histoire de chez nous , aujourd'hui disparue, -d'ailleurs très content de l'avoir trouvée- en dit long sur ce que pensaient les ath âbés de leur forgeron. Un homme imprévisible auquel il ne faut pas faire confiance et qui est aiguisé comme le sont les haches qui sortent de sa forge. Il y en a aussi une autre , un peu plus cruelle! Encore une histoire de chez nous qui ne se raconte plus et bien-sûr très ravi -cruelle soit-elle- de vous l'apprendre. Il se disait du forgeron qu'il était le diable de la serrure, " échitane nétsaroust". L'ingéniosité du mécanisme de "thassarouts" n'a pas suscité chez nos aieux que l'admiration du travail du forgeron mais aussi la crainte. Nous avons vu qu'il était le premier coupable désigné lors des vols sans effraction. Mais l'histoire ci-dessous l'accuse d'être un criminel ! Alors; un jour le forgeron, conforté par son nouveau statut social, a demandé la main de la plus belle fille du village que tout le monde convoitait. Bien que riche et craint, la famille de celle-ci n'a pas oublié son misérable passé et il s'est vu refuser la main de la madone. Mais son malheur ne s'est pas arrêté là; il est redevenu la risée du village. Tout le monde se moquait du forgeron qui s'est pris pour un prince. De jour en jour, il s'est vu son statut, longtemps entretenu à coup d'effort surhumain et d'ingéniosité admirable, décliné après ce mauvais épisode. Ne voyant pas comment régler le compte à tous ces gens qui le dénigraient, il a décidé de se venger à sa façon!
Il a attendu la nuit, le moment où tout le monde dormait chez soi pour réveiller en lui le diable qui somnolait; le diable des serrures. De porte à porte, il a bloqué discrètement toutes les serrures au moyen d'une clef spécialement conçue pour les faits. S'étant assuré que les portes n'allaient plus s'ouvrir, il a mis le feu au village. Puis, d'une colline haute, il a "admiré" froidement le spectacle des habitants qui se consumaient dans leurs demeures faute de ne pas pouvoir les quitter car la maison kabyle n'a pas de fenêtre. Notre forgeron nous a fait la preuve que la vengeance est un plat qui se mange froid!
Cependant....Sacré forgeron! un remède pour tant de problèmes ...sans la reconnaissance de ses semblables! "Ayéne yéllan fouchéne youghaléd fouméksa", " les méfaits du chacal sont attribués au berger". Il y a beaucoup de cela aussi et j'en suis témoin. Une fois mon père m'a confié sa "thagélzimt", fraichement aiguisée chez notre forgeron de Guindouz, pour me rendre à Azro N Gaga. A la fin de la journée , je me suis mis à couper du bois. Une erreur de précision a fait que "thagalzimt" ait rebondi sur une grosse pierre faisant voler en éclat son rebord tranchant. Une fois devant mon père, la réponse était toute trouvée....." Ouzdiwénaâra ouhaddadh". " Le forgeron ne l'avait pas bien aiguisée". Vous avez compris, notre forgeron est un bouc émissaire tout trouvé!
Vous avez aussi compris que notre forgeron détenait une profession qui monopolisait toutes les attentions tant elle s'est parfaitement intégrée dans tous les métiers et pas que cela.....Lorsque l'ennemi pointait le bout de son nez aux portes des villages des ath âbés, on priait le forgeron avant de prier le bon Dieu! ...On se rendait chez le brave "amzouzéne nétméss" pour aiguiser les couteaux et les haches ou remettre en marche les fusils si ce n'était tout bonnement pour se les procurer avant de lever les yeux au ciel pour implorer le tout puissant. C'est ainsi que des forges qualifiées de fonderie par l'histoire ont été crées chez les ath âbbés. De celles cités on trouve celle de Ighil-ali à Thazayarth, celle de Thaléfsa, Celle de Thighilt Oumégal et celle de El kalaâ.....
Jusqu'à présent nous avons vu un peu de l'aspect social de son métier. Mais qu'on est -il de la forge proprement dite? Quelques ouvrages historiques en parlent, mais sous forme de quelques lignes parsemés par ci par là. Une documentation riche en information est inexistante. Je vais essayer d'amalgamer tout ce que j'ai pu trouver pour essayer de percer les mystères de cette activité. La tâche est difficile car beaucoup de secrets entouraient cette activité sensible et stratégique. Et comme à chaque fois les familles spécialisées dans la forge se gardaient de divulguer les secrets de fabrication. Aussi; l'absence de consignation écrites achève la disponibilité de l'information.
Déjà la matière. Un ouvrage a précisé que les ath âbés s'achetaient du fer en grande quantité chez les ath vouséllame. Ce sont des gens qui habitent les ath îdél vers la région de thamoukra...etc. Les ath vousséllame s'étaient spécialisés dans l'extraction du fer dans les mines. Il faut savoir que la Kabylie recèle beaucoup de mines de fer exploitées depuis longtemps. Les ouvrages des historiens romains en parlent.
La raison de la présence du fer en Kabylie est géologique. Le fer nous vient de la période dite Jurassienne. Le sol de la kabylie est essentiellement de la période du tertiaire venue après celle du Jurassique. La terre du terctiaire d'origine marine est plutôt riche en calcaire et ne contient pas de fer. Mais les grands mouvements géologiques qui ont soulevé nos montagnes, ont fait émerger , par la même occasion, ça et là des terres Jurassiennes riches en fer. La proximité des Hauts Plateaux qui sont des terres jurassiennes ont amplifié cette richesse de nos sols en minerai de fer. Il est possible de mettre la main sur du fer brute à Takorabt même à l'endroit dit "thazrost". Au début de ighzar élmahdhi, toute la roche visible et affleurant le sol est jurassienne. Du fer brute s'observe facilement et même se prend dans la main. Ce que j'avais fait. A mon grand étonnement, la pierre est sensiblement lourde comparée à une pierre normale et raisonne comme du métal. Sa couleur est d'un marron foncé virant au noir. Plus haut, avant d'arriver à l'endroit dit "érriva", on remarque une source d'eau dont l'eau est en permanence de couleur marron. La raison est l'oxyde de fer qui se délue dans l'eau lui donnant un aspect ocre. Donc le fer brute pour les kabyles et les ath âbés est une ressource disponible. Cependant, sa seule présence à l'état naturel ne suffit pas pour qu'il soit bénéfique à l'homme. Il faut le travailler. Comme nous l'avons vu , une source historique dit que les ath âbés ont appris à le travailler grâce aux livres acheminées en catastrophe de "évgayéth".
Il faut donc de la technique. L'histoire révèle un peu de ses secrets. Les ath âbbés concassent la pierre brute extraite des mines pour la réduire en miette. Le tas de terre ocre subi la danse du tamis. Ils concassent et tamisent jusqu'à obtenir un produit poussiéreux que l'on nomme la poussière du fer. Il n'est ni plus ni moins de la terre chargée de minerai de fer. Son état poussiéreux aide dans la deuxième phase qui est la fonte. Nos ancêtres avaient compris qu'il leur est plus facile de faire fendre la poussière de fer que sa pierre. Maintenant, il leur faut un foyer. De la forte chaleur suffisamment puissante pour arriver à avoir raison de la poussière de fer. Et là, un outil kabyle fait son entrée triomphante connu sous le nom de " aravouz" et pour les plus petites "tharavouzth". Une photographie en noir et blanc à Ighil-ali au début du siècle dernier laisse entrevoir une soufflerie conçue depuis la peau d'un boeuf de taille gigantesque. Elle semblait dépasser la corpulence du forgeron se tenant à proximité ce qui laisse supposer que la puissance calorifique engendrait était élevée pour justement venir à bout de pièces métalliques imposantes. Il s'agit d'une soufflerie qui oxygène davantage les braises et fait gagner à la chaleur des degrés en plus essentielles pour avoir raison de la poussière de fer. Les plus grandes sont conçues avec des peaux de vache ou de boeuf. L'air emmagasiné se voit propulsé manuellement dans le foyer provoquant le rougissement des braises.
Les fours étaient faits de la matière la plus résistante au feu, la terre! Des voûtes d'argile étaient conçues pour abriter le foyer alimenté de charbon. Des conduits d'air en terre cuite étaient posés à leurs bases pour permettre l'arrivée d'air envoyé par " Aravoz". Par-dessus de la voûte, une sortie est pratiqué à la manière d'une cheminée pour évacuer les fumées. Il fallait limiter le nombre d'ouverture pour préserver le maximum de chaleur alors seul un goulot d'alimentation était aménagé sur la face de la voute. Le fait de retirer le couvercle en terre qui lui a été taillé sur mesure permettait de s'en rendre compte du degré de fusion du fer et de saupoudrer la poussière du fer sur les braises. Un secret jalousement gardé par les maîtres du fer dans la conception de ces fours est étonnamment déconcertant. Il s'agit de l'incorporation d'un élément naturel dans l'élaboration de l'argile qui sert à fabriquer ces fours que sont de véritables fonderies. Cet élément naturel n'est tout autre que les poiles de la chèvre. Mélangés à la pâtes argileuse, ils lui procurent une résistance sans égal et leur évite les fracturations lors de son dessèchement sous l'appétit des braises. Un procédé simplissime qui a ravi les héritiers des forgerons qui sans doute s'étaient amusés de la prouesse de cette technique fort rudimentaire que l'imaginaire des plus doués ne pouvait atteindre.
Cette même technique est employée dans l'élaboration des creusets qui servaient de recepions lors de la fonte de l'argent, du cuivre, le plomp...etc. Mais ce système à la fois rudimentaire et ingénieux n'arrive pas à lui seul à avoir raison du minerai de fer. Même, réduit en poussière, le fer résiste aux efforts d'éployer jusqu'à présent par notre forgeron. Il lui faut un combustible à la hauteur de sa noblesse. Un ouvrage dit que notre forgeron répondit à la méprise du fer par le bois de l'olivier qui ne manquait pas chez nous. Un meilleur adversaire à lui opposer qui une fois transformé en charbon, il réussissait, avec l'aide de "aravouz" à ployer la résistance du fer. Cependant, une fusion complète comme celle des hauts fourneaux de nos jours était impossible. Mais notre forgeron n'a pas dit son dernier mot. Le résultat obtenu suffisait pour l'inspirer. Il en résulte une masse métallique d'un rouge vif. Du fer à moitié en fusion qu'il se dépêche de marteler pour le purifier. Les coups de marteau ainsi assénés à chaud faisait perdre au fer ses impuretés. L'opération était renouvelée jusqu'à l'obtention d'une pâte de fer saine malléable pour le meilleur ami du forgeron ; le marteau. A ce stade, notre forgeron peut crier victoire et donner libre inspiration à son génie pour confectionner aux ath âbés leur manteau de gloire. Des objets et des accessoires en tout genre ont vu le jour à partir de cette pâte rougeâtre pour répondre aux besoins des gens. Les forgeron confectionnaient à leurs clients tout ce qui était utile pour leur faciliter la vie. Et les clients ne manquaient pas. Ils venaient de partout pour s'approvisionner dans les marchés des ath âbés qui sont devenus au fil du temps des lieux incontournables recevant des caravanes entières et animés par des centaines de marchants.
Notre forgeron a fait prospérer à la périphérie de sa profession des dizaines d'autres métiers qui sont venus se griffer à son fer, mais pas seulement. Il en tirait aussi profit du cuivre qui était un autre métal dont l'usage était très répandu. Plus docile à travailler que le fer et offrant le même intérêt économique, il était tout naturellement un autre produit stratégique. Le cuivre brut arrivait chez les Ath âbés depuis les mines de la Grande Kabylie déjà connues et exploitée à l'époque de évgayéth. Son exploitation suivait le même cheminement que le fer avec une certaine aisance au stade de la fonte; le cuivre s'inclinant relativement facilement devant les braise attisées par "aravouz". Cette propriété de se laisser dompter par le feu , fait que notre forgeron emploie les creusets. Ces recepions en acier dur dont lesquels sont fendu les minerais en tout genre. Les métaux en état liquide avaient entrainé l'apparition de la technique du moulage. Une technique qui a révolutionné davantage l'artisanat chez les ath âbés et avait permis l'apparition du plus noble des métiers artisanaux ; la bijouterie.
Voilà donc où nous sommes arrivés depuis notre départ d' Azro N Gaga et les grottes de Thikéntarth. J'espère que ce rocher légendaire vous a encore narré une autre formidable histoire qui vous a ravi comme les précédentes. Et vous a montré qu'il a gardé le secret d'une personne ayant possédé un savoir-faire incroyable. Arthoufath.